Point de vue \

« Toutes les études démontrent que… »

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« Le sondage d’opinion est, dans l’état actuel, un instrument d’action politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-être à imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique comme sommation purement additive d’opinions individuelles (…). L’opinion publique qui est manifestée dans les premières pages des journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à…), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage. (…) Bref, j’ai voulu dire que l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence ». La critique de l’opinion publique par Pierre Bourdieu est vieille de quarante ans (« L’opinion publique n’existe pas », Les Temps Modernes, octobre 1972), et pourtant, la « démocratie d’opinion » n’a jamais été aussi triomphante. Toute stratégie de marque, toute politique d’un gouvernement qui ignorerait les « mouvements d’opinion » et voudrait même s’en défier serait condamnée à l’échec ou à l’impasse, à en croire l’air du temps. Adhérer à la réfutation de Bourdieu – pis, tenter de la mettre en œuvre – relèverait, pour ainsi dire, d’une faute professionnelle pour les communicants politiques et autres « influenceurs ».

 

 

Pour les éditocrates, la cause serait déjà entendue. La démocratie d’opinion apparaît comme le stade ultime de la « vraie démocratie » face aux impasses du système de la démocratie représentative et face à l’« archaïsme » de l’appareil militant des partis politiques, récemment disqualifié par l’expérience des « primaires ouvertes » au PS. Mieux, elle opèrerait comme une contestation du « monopole de l’expression démocratique » par des citoyens trop longtemps exclus du champ politique par le système parlementaire. Un peuple virtuel et supposé « autonome » dans sa pensée et son action trouverait ainsi des moyens subversifs d’expression par le truchement de l’information à trois voix (journalistes, experts, citoyens) proposée par certains nouveaux médias, par les sondages d’opinion et par Internet.

 

La réalité n’a rien à voir avec cette fable postmoderne, forgée par des éditorialistes, des essayistes et des politologues comme Jacques Julliard (La Reine du monde. Essai sur la démocratie d’opinion ; Paris, La Découverte, 2008) ou Roland Cayrol (La revanche de l’opinion. Médias, sondages, Internet ; Paris, 2007). Loin de signifier la naïve « revanche » des citoyens sur l’oligarchie, l’invocation de l’opinion publique sert toujours les intérêts de l’ordre établi pour perpétuer sa domination dans les esprits, en insinuant une pensée majoritaire, un air du temps, une évidence incontestable. L’opinion publique est toujours une construction, une trahison de la réalité du monde tendant à dissimuler les luttes sociales derrière un apparent consensus sur le monde-tel-qu’il-va. Dans notre modernité politique où toute légitimité du pouvoir procède du « consentement des gouvernés », la fabrication de l’opinion émane systématiquement du fait du Prince, pour justifier son autorité en créant une fiction de la vox populi. En un sens, la démocratie d’opinion théorisée et pratiquée par les adeptes du « postmodernisme » opère comme une sécularisation du mot d’ordre des Croisades du Moyen-Âge : de « Dieu le veut ! » à « L’opinion publique le veut ! ». L’opinion n’a fait que se substituer à la Providence ; elle n’en est pas moins imaginaire et fabriquée.

 

La démocratie d’opinion prolonge le processus historique de dépossession du peuple des droits à exercer par lui-même le pouvoir politique. Elle déplace le fondement de la légitimité démocratique du pouvoir de la souveraineté du peuple à celle d’une opinion publique construite à l’usage des dominants. Loin d’être « le retour aux conditions réelles de la démocratie, celle des citoyens » dont parle Jacques Julliard, elle perpétue l’exclusion des citoyens du champ du politique – qui conditionne l’existence de la démocratie représentative – en offrant comme diversion de nouveaux espaces prétendus « alternatifs » d’« expression démocratique ». Participer à un échantillon représentatif d’un sondage, contribuer à un média d’information en ligne, développer son influence personnelle sur Twitter, n’est pas « décider ». S’en remettre à la parole sacrée d’intellectuels de plateaux télévisés, convoquer « l’état de l’opinion » comme modalité de compréhension de la réalité sociale, revient à abdiquer toute forme de pensée critique. Puisque « toutes les études démontrent que… » et qu’il est naturel de s’en remettre à ceux qui savent.

 

L’opinion publique se travaille, on parle en son nom : elle n’est jamais actrice du politique, elle y est même totalement assujettie. Là se situe probablement l’issue pour réinventer les stratégies d’opinion en communication politique et d’influence : restituer la parole des « oubliés », des « invisibles », des « sans-voix ». La restituer pour ce qu’elle est, sans préjuger de l’opinion des « vrais gens », en saisir toute la dissonance à l’égard de l’ordre établi et y retrouver la réalité nue du monde-tel-qu’il-est, cette réalité passée sous silence par les « études » photographiant l’opinion majoritaire. Offrir un espace d’expression à la « France des oubliés » tient davantage d’une œuvre de sociologie politique que de la stratégie d’opinion telle qu’elle est communément pratiquée. Cette démarche aurait le mérite de réconcilier la communication politique et d’influence avec une exigence d’honnêteté intellectuelle et de sens critique. Tout le monde admet que « l’opinion publique n’existe pas », tout le monde persiste pourtant à entretenir cette chimère et à jouer le jeu. Par conformisme, par paresse intellectuelle ou par résignation face au « système ». Ce qui revient au même.

Une réponse à « Toutes les études démontrent que… »

  1. steeve13

    Point de vue intéressant sur l’opinion publique.
    On a d’ailleurs vu encore récemment comment un certain François Fillon a pu perdre une présidence de l’UMP qu’il « considérait comme imperdable » croyant dur comme fer aux sondages.

     
     

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